5.4. FOUILLE DANS UN ÉGOUT ROMAIN DE LA RUE ADANSON À AIX

(dernière mise à jour de cette page : 13 juin 2020)

Bilan établi par Jean-Louis Charrière, responsable de la fouille
Sauf mention contraire, les relevés, plans et photos sont de J.-L. Charrière, avec mise au net des plans et relevés par Jean-Marie Gassend (CNRS). Le calage topographique est dû à Jean-Louis Paillet (CNRS). Je les remercie tous les deux de leur très aimable et bénévole collaboration.

SOMMAIRE
1. Les vestiges de la voirie romaine dans le bourg Saint-Sauveur
2. Circonstances de notre intervention
3. Nos premières constatations
4. La découverte de plusieurs égouts affluents
5. La technique de construction des égouts dégagés
6. Les dalles de la voie
7. Coupes
8. La stratigraphie
9. Le mobilier recueilli
10. Interprétation de l’égout cardinal et des deux égouts décumans

1. Les vestiges de la voirie romaine dans le bourg Saint-Sauveur

        Plusieurs tronçons de rues antiques ont été découverts à Aix depuis le XVIIIe siècle. Voici ceux que l’on connaît sûrement ou (en jaune clair) plus ou moins hypothétiques entre le quartier de l’hôpital (en haut à gauche) et le palais de justice.

Fig. 1 : Plan extrait du livre de Nuria Nin, Aix en archéologie, 2014 (fig. 203), avec quelques modifications dans le texte et ajout de l’emplacement du sondage de notre association rue Adanson. En brun, tracé hypothétique de l’enceinte romaine.

        Lorsque les urbanistes romains décidaient de créer une nouvelle ville ou de réaménager une ville ancienne selon leurs conceptions, ils commençaient par définir le tracé de deux voies principales en principe perpendiculaires : le cardo maximus (à peu près nord-sud) et le decumanus maximus (à peu près est-ouest). Le carrefour de ces deux voies était en général traité de façon monumentale pour en faire une grande place publique, le forum. Et c’est parallèlement à ces deux axes qu’ils traçaient ensuite les autres rues (cardos et decumanus secondaires), avec quelques inévitables adaptations imposées par telle ou telle contrainte locale ou l’urbanisme préexistant. Cette façon de procéder était inspirée de la méthode utilisée pour établir les camps militaires.

        Les découvertes faites à Aix-en-Provence depuis la fin du XIXe siècle ont montré que ce carrefour central de l’antique Aquae Sextiae se trouvait au centre du bourg St-Sauveur. En effet, des vestiges d’une place publique dallée et entourée d’une colonnade ainsi que des tronçons du cardo maximus et du decumanus maximus ont été repérés à plusieurs reprises dans ce secteur, soit parce qu’ils étaient visibles dans des caves, soit à l’occasion de travaux de voirie, soit à la suite de fouilles. Pour avoir plus de détails, consulter la Carte Archéologique de la Gaule (CAG), volume 13/4, paru en novembre 2006 et consacré à Aix-en-Provence et ses environs, pages 211 et suivantes. 

Fig. 2 : Plan des vestiges antiques (tracés rouges et noirs) découverts dans le bourg Saint-Sauveur (extrait de la Carte archéologique de la Gaule, vol. 13/4, 2006), avec ajout en bleu de l’emplacement du sondage de notre association (AAE).

        Les vestiges de ce forum ont été retrouvés sous le baptistère de Saint-Sauveur, sous le cloître et sous la place des Martyrs de la Résistance. Le cardo maximus suivait à peu près le tracé des actuelles rues Gaston de Saporta et Jacques de La Roque. On n’a repéré de façon certaine qu’un seul cardo secondaire, situé à l’est du cardo maximus : c’est celui sous lequel nous avons travaillé, situé à quelques mètres à l’est de la rue Adanson. Les fouilles conduites en 1984 dans la cour de l’ancien archevêché ont bien mis au jour un autre espace de circulation près de la rue Pierre et Marie Curie, mais son interprétation est restée incertaine. 

       Nuria Nin, directrice de l’archéologie de la ville d’Aix, a pu constater aussi, en découvrant une portion de son égout, que le decumanus maximus suivait à peu près, à l’ouest, le tracé de l’actuelle rue du Bon Pasteur. À l’est, il correspond à une voie retrouvée dans la partie nord de la cour de l’ancien archevêché. Deux decumanus secondaires ont été repérés au sud du précédent : l’un dans la partie sud de la cour de l’ancien archevêché, l’autre sous la rue de la Louvière (non signalé dans la fig. 1). 

2. Circonstances de notre intervention

        Il était d’abord simplement question, en mars 1983, de photographier des dalles de voie romaine signalées par Jean-Pierre Couelle, architecte, dans une cave située au n° 7 (anciennement n°3b) de la rue Adanson à Aix, à moins de 100 mètres au sud de la cathédrale Saint-Sauveur. En effet le propriétaire, ami de J.-P. Couelle, voulait faire des travaux dans ce local et il paraissait utile de garder des documents sur ces vestiges au cas où ils seraient abîmés ou inaccessibles ensuite. Mais une grande quantité de décombres emplissait les lieux ; il fallait les enlever et, de fil en aiguille, un accord fut conclu avec le propriétaire pour vider aussi l’égout antique apparaissant sous ces dalles. 

Fig. 3 : Rue Adanson, l’égout avant son dégagement, encore rempli de décombres.

        L’autorisation officielle fut accordée par la Direction Régionale des Antiquités Historiques (Ministère de la Culture) à Jean-Louis Charrière, assisté sur le chantier par Suzanne Decoppet. Les autres principaux participants furent P. Barbero, E. Bodin, A. et L. Charrière, M. Dalaudière, R. Favarel, M.-L. Mesly-Rousset, J. Pillement, S. Tamisier, J. Tofani et S. Valentini (la plupart de ces bons amis sont hélas aujourd’hui décédés).

        Les travaux commencèrent le 12 avril 1983 et furent interrompus deux jours après, car il n’était pas prévu de véritable fouille à l’origine. Le chantier reprit le 17 décembre 1983, de façon discontinue en fonction des loisirs des participants (tous bénévoles), et s’arrêta le 1er février 1984.
L’exiguïté et la mauvaise ventilation des lieux ont rendu le travail pénible. Par sécurité, nous avons dû étayer certaines dalles avec des épontilles en bois, restées en place à la fin du chantier, et nous nous sommes abstenus de dégager complètement les deux égouts “décumans” (EDO et EDE, voir plus loin). J’ai par ailleurs demandé à J.-P. Couelle de conseiller au propriétaire de renforcer les parois des galeries vidées.
Toutes nos photos sont prises au flash et par conséquent de qualité médiocre.

        Quelques autres séances eurent lieu encore en 1984 pour évacuer tous les déblais ou prendre des mesures. La masse des décombres a nécessité, pour leur évacuation, le recours à une entreprise (Sophonet à Marseille) qui a eu besoin de deux bennes.

Enfin, le 9 novembre 1990, M. Jean-Louis Paillet, ingénieur de recherche au CNRS, vint prendre toutes les mesures angulaires et altimétriques nécessaires pour dresser un plan précis des vestiges dégagés. Les altitudes absolues indiquées dans le présent compte rendu sont calculées d’après le Nivellement Général de la France (NGF).

        Notre fouille est mentionnée dans la CAG, vol. 13/4 (citée ci-dessus, § 1), page 219, sous le n° 24c*. Mais cet article tire sa substance de notre rapport d’octobre 1983 qui ne présentait pas le résultat complet de nos travaux ; le lecteur trouvera donc ici des informations supplémentaires importantes.

3. Nos premières constatations

        La date à laquelle fut creusée la cave où apparaissent les vestiges nous est inconnue, mais elle se situe à une époque où le plan d’urbanisme de la ville antique n’était plus du tout respecté : des maisons avaient été construites depuis longtemps là où passait jadis ce cardo romain. Donc, pour creuser cette cave, il avait fallu démolir les dalles de cette rue antique et l’égout désaffecté qui passait dessous. Une de ces dalles, peut-être incomplète, a été remployée pour construire le mur sud de la cave.
      Et c’est alors que furent rendus visibles, en coupe verticale, dans la paroi nord de la cave, le chant des dalles non démolies de ce côté et l’égout passant dessous, celui-ci ressemblant alors à un tunnel s’enfonçant dans la paroi. 

Fig. 4 : Rue Adanson, vue de l’orifice de l’égout (vidé de ses décombres) dans la cave moderne et des grosses dalles du cardo secondaire recouvrant l’égout.

        Le sol actuel de la cave se situe approximativement à 3 mètres sous le niveau de la rue Adanson, sur laquelle s’ouvre un petit soupirail de ventilation. Mais ce sol est constitué d’une couche de terre et débris divers apportée là je ne sais quand ni comment. Nous avons creusé un petit sondage au milieu de la pièce pour retrouver le vrai sol originel ; nous l’avons trouvé à 35 cm de profondeur (argile vierge) ; cependant rien ne prouve que ce sol originel ait été horizontal et régulier. 

        Nous avons d’abord porté notre attention sur les énormes dalles qui affleuraient dans la paroi nord de la cave. Ces blocs constituaient la chaussée antique, légèrement convexe pour l’écoulement de la pluie, et servaient en même temps, au centre de cette voie, de couverture à l’égout. Elles sont en calcaire dur (“pierre froide”) et leur épaisseur varie de 40 à 45 cm. La dalle centrale, la seule visible sur toute sa longueur, mesure 2,05 m de long ; le point central de sa face supérieure se trouve à 202,59 m d’altitude NGF. D’autres dalles apparaissent partiellement à l’est et à l’ouest, montrant que la rue mesurait nettement plus de 3 m de large. L’une de ces dalles, à l’est, présente sur sa face supérieure une ornière creusée par le passage des véhicules (fig. 19 ci-après, dalle n° 1).

        Ensuite, nous avons commencé à vider attentivement le tronçon d’égout débouchant dans la cave. Pendant la fouille, nous avions numéroté de 1 à 7 les diverses sections d’égout progressivement découvertes (ce sont ces numéros qui apparaissent sur certaines photos). Puis, lorsque leur organisation générale est apparue, nous les avons désignées par des lettres plus explicites. Voici les correspondances :

— égout 1 = égout cardinal sud (ECS)
— égout 2 = égout mineur ouest (EMO)
— égout 3 = égout mineur est (EME)
— égout 4 = carrefour entre ECS, ECN, EDO et EDE (CCD)
— égout 5 = égout cardinal nord (ECN)
— égout 6 = égout décuman ouest (EDO)
— égout 7 = égout décuman est (EDE)

Fig. 5 : Rue Adanson, plan de situation des vestiges et dénomination des sections d’égout (plan Charrière et Paillet).

ECS était comblé sur les quatre cinquièmes de sa hauteur de sédiments et débris divers (dont un pot de chambre moderne cassé…). Sa pente conduisait les eaux du nord vers le sud. Son orientation donnée par la boussole est de 23° ouest (par rapport au nord magnétique à cette époque), c’est-à-dire un axe nord-nord-ouest / sud-sud-est. Il est quasiment perpendiculaire à la paroi nord de la cave, avec laquelle il forme, du côté ouest, un angle obtus de 92°. 

        Les dalles du radier de ECS ayant disparu, nous ne pouvons en indiquer l’altitude exacte, mais nous donnerons plus loin d’autres mesures utiles. Ses parois en moellons ont aussi complètement disparu, laissant apparaître le massif de blocage (pierraille liée au mortier de chaux) contre lequel étaient plaqués ces moellons.

Fig. 6 : Rue Adanson, le plafond de l’égout cardinal constitué des dalles de la voie et, des deux côtés, le massif de blocage des parois de l’égout dépouillé de son parement de moellons.

4. La découverte de plusieurs égouts affluents

        En avançant dans ECS vers le nord, nous avons découvert dans sa paroi ouest le débouché d’un petit égout perpendiculaire situé à une trentaine de centimètres au-dessus de la surface du radier de ECS (estimation et non mesure puisque ce radier avait disparu). Il mesure 40 cm de haut et 35 cm de large.

Fig. 7 : Rue Adanson, débouché de l’égout mineur ouest dans l’égout cardinal sud.

        Nous ignorons l’origine de cet égout, désigné ici par le sigle EMO (égout mineur ouest). Il était lui aussi rempli de sédiment. Nous l’avons vidé grâce à la collaboration des enfants de J.-L. Charrière qui pouvaient ramper dans cet étroit canal. Nous avons alors constaté qu’il était obstrué par un mur à 2,20 m de son débouché.

Fig. 8 : Rue Adanson, l’intérieur de l’égout mineur ouest.

        Un peu plus loin, nous avons découvert dans la paroi est, à la même hauteur que EMO, le débouché d’un second petit égout d’origine inconnue arrivant obliquement depuis le nord-est (EME, égout mineur est). Il était partiellement obstrué par des pierres pour servir de cachette à un vase, un pot émaillé à deux anses. Plein d’espoir, j’ai plongé la main dans le récipient… vide. Derrière ce vase, l’égout était bouché par un second muret que nous n’avons pas touché. EME mesure 45 cm de haut et 28 cm de large.

Fig. 9 : Rue Adanson, débouché de l’égout mineur est, aménagé en cachette à l’époque moderne (on voit le haut du pot caché là).
Fig. 10 : Rue Adanson, le débouché de l’égout mineur est débarrassé des pierres qui l’obstruaient pour en faire une cachette.

        Continuant à progresser dans ECS vers le nord, nous sommes arrivés, au bout de 2,80 mètres à partir de la cave, à un carrefour d’égouts (CCD, carrefour cardinal/décuman), où l’égout cardinal qui arrive du nord (section ECN) reçoit perpendiculairement deux autres égouts secondaires de même largeur que l’égout cardinal et qui suivent l’axe des decumanus ; nous les appellerons donc « égouts décumans » : EDO venant de l’ouest et EDE venant de l’est. Ils débouchent face à face dans l’égout cardinal, à 35 cm au dessus du radier de celui-ci, qui est ici partiellement conservé et se situe à 200,91 m d’altitude NGF. Ces deux égouts décumans étaient eux aussi comblés sur une grande partie de leur hauteur. 

Fig. 11 : Le carrefour de l’égout cardinal et de l’égout décuman est (à droite).

        Nous avons dégagé EDO sur 1,60 m de long, mais nous avons vu qu’il se prolonge encore d’au moins 1 mètre. 

Fig. 12 : Rue Adanson, égout EDO (= n°6). Le dégagement a permis de réaliser une coupe stratigraphique du remplissage qui met en évidence deux couches principales. Les dalles du radier sont conservées. On aperçoit à droite, sur le radier, un moellon subsistant de la paroi.)

        Nous avons aussi dégagé EDE sur 2 m de long, mais il se prolonge au-delà sur une distance que nous n’avons pas pu estimer. Les dalles de radier de EDO et EDE sont conservées, sauf la plus occidentale de EDE. 

Fig. 13 : Rue Adanson, égout EDE (= n° 7). On voit bien les moellons du parement qui ont subsisté ainsi que les dalles du radier. Au second plan le sédiment n’est pas encore complètement dégagé sur le radier. Au fond, on distingue mal trois couches dans la coupe stratigraphique, de plus en plus sombres en remontant.

        Dans EDO et surtout dans EDE, il reste quelques moellons des parois. On constate qu’il y avait 6 assises à l’origine, la face supérieure de la plus haute se trouvant à quelques centimètres de la face inférieure de la dalle de couverture, espace que je suppose garni de mortier à l’origine. 

        Nous avons ensuite commencé à enlever le comblement de ECN, mais pas complètement, désirant laisser en place un témoin de ce remplissage (70 cm de haut sur 45 cm de longueur d’égout). Ce tronçon ECN est assez court (1,40 m) parce que l’égout antique est obstrué au nord par un mur moderne qui sert apparemment de paroi à la cave de l’immeuble contigu. Les dalles de radier sont conservées ainsi que quelques moellons de la première assise des deux côtés.

Fig. 14 : Rue Adanson, égout cardinal nord. On voit les dalles conservées du radier, quelques moellons subsistant des parois sur le radier, la coupe stratigraphique dans le comblement et, au-dessus, le mur moderne qui obstrue l’égout antique.

5. La technique de construction des égouts dégagés

        Les égouts principaux (égout cardinal et égouts décumans) sont très abîmés parce que plusieurs dalles de leur radier et presque tous les moellons de leurs parois ont été prélevés pour d’autres usages il y a longtemps, peut-être dès la fin de l’antiquité. Mais ce qui subsiste permet de reconstituer leur mode de construction.

        On a d’abord creusé une tranchée d’au moins 4 pieds romains de large (1,20 m) et 5 ou 6 pieds de profondeur (1,50 / 1,80 m), qui a atteint un substrat rougeâtre argilo-sableux. Puis on a aménagé dans le fond de la tranchée un hérisson de pierres liées au mortier de chaux.
     Nous avons enlevé quelques pierres de ce hérisson dans CCD et EDE, dans l’espoir de trouver un indice chronologique : nous n’y avons trouvé que quelques infimes fragments de céramique non identifiés.

Fig. 15 : Rue Adanson, le sol du carrefour CCD vu depuis le sud. On voit les dalles subsistantes du radier (assez minces) et le hérisson de pierres sous-jacent là où la dalle contiguë a disparu.

Sur cette fondation ont été posées, en guise de radier, des dalles de pierre. Dans ECS, toutes les dalles avaient disparu. En revanche il en restait la plupart dans les autres sections d’égout, ce qui a permis diverses observations. Nous n’avons pas mesuré les dalles de EMO (accès difficile) ni de EME (bouché par un mur près du débouché dans ECS).
Elles ont une épaisseur d’environ 6 cm là où nous avons pu l’observer. Cette minceur me laisse supposer qu’elles ont été extraites d’une roche feuilletée dont les strates présentaient une surface naturellement plane. Leur contour est irrégulier et cependant elles sont bien jointives entre elles. Dans le sens de l’axe de l’égout, la plus grande longueur de dalle observée est de 75 cm (EDE n° 3), la plus petite est de 36 cm (EDO n° 3). Dans ECN, la jointure est dissimulée par une couche de concrétion et on ne peut la localiser précisément. Ces dalles sont toujours plus larges (de 5 à 20 cm de chaque côté, là où nous avons pu l’observer) que la largeur prévue pour le canal (le specus).

Fig. 16 : Rue Adanson, plan des dalles des radiers. La dalle 1 de EDE avait disparu et la dalle 1 de EDO était ébréchée. Les jointures entre les dalles 1, 2 et 3 de ECN étaient dissimulées sous les concrétions. M = mur, R = remplissage non enlevé.

         Puis on a bâti les parois de l’égout, probablement en élevant d’abord le parement construit en bel appareil de moellons smillés classiques (hauteur moyenne à peu près 14 cm), de telle sorte que la première assise repose sur la bordure latérale des dalles du radier (là où les moellons ont disparu, il reste leur trace sur les dalles du radier). Ce parement a pu ainsi servir de coffrage pour déverser ensuite le blocage (pierraille liée au mortier de chaux) contre les parois en terre de la tranchée. 

        Et ce sont les grosses dalles de la voie qui ont recouvert le canal. Mais nous ne savons pas comment était réalisée l’étanchéité entre le sommet des parois verticales et la face inférieure de ces dalles. Le seul endroit où le parement de moellons est conservé sur toute sa hauteur (EDE) laisse apparaître un espace intermédiaire vide de quelques centimètres de haut. Peut-être était-il comblé d’un mortier qui a disparu.

Cette technique de construction (radier en dalles, parois en moellons, couverture par les dalles de la voie) se retrouve dans l’égout qui passe sous le decumanus maximus découvert sous l’actuel cours des Minimes, où il est très bien conservé ; en voici une image.

Égout romain sous le decumanus maximus, cours des Minimes, découvert en 1970 (photo du Centre Camille Jullian, CNRS)

        Les deux égouts mineurs (EMO et EME), bien conservés, sont construits de la même façon : radier et couverture en dalles de pierre, parois en moellons maçonnés. 

        La largeur du canal de l’égout cardinal et des deux égouts décumans entre les parois de moellons est la même : 57 à 59 cm, soit 2 pieds romains. Nous avons pu mesurer la pente des radiers seulement pour les égouts principaux et sur de très courtes distances (environ 1,5 m), là où ils étaient conservés et où nous avons pu les dégager. D’après nos mesures, cette pente est d’à peu près 5 % pour ECN, 2 % pour EDO et 2,6 % pour EDE. La hauteur du canal de ECN entre les dalles de radier et les dalles de couverture est d’environ 1,30 m, plus ou moins quelques centimètres à cause principalement de l’irrégularité de la face inférieure des dalles de couverture. 

        Là où nous avons pu la mesurer, la hauteur du specus (canal) des deux égouts décumans varie entre 80 et 94 cm, toujours en raison de l’irrégularité de la face inférieure des dalles de couverture. Toutefois cette hauteur s’abaisse à 67 ou 69 cm au débouché d’EDO et à 59 cm au débouché d’EDE ; en effet, il y a à cet endroit, en travers de chacun des deux égouts, un linteau de pierre qui reposait à l’origine sur les parements en moellons (disparus) ; mais ces deux linteaux s’enfonçaient aussi à leurs extrémités dans le massif pierreux des parois qui continue de les soutenir aujourd’hui. Cette réduction brusque de la hauteur peut paraître imprudente au cas où les égouts décumans auraient été saturés lors d’un orage par exemple, mais peut-être était-il prévu, eu égard à leur fonction que nous ignorons, qu’ils ne soient jamais pleins.
La dénivellation entre le radier de CCD et ceux de EDO et EDE est d’environ 32 cm.

Fig. 17 : Rue Adanson, face est du linteau couvrant le débouché d’EDO dans CCD. Quelques pierres comblent l’espace entre ce linteau et, au-dessus, les dalles du cardo.
Fig. 18 : Rue Adanson, face ouest du linteau couvrant le débouché de EDE dans CCD. Ici aussi, des pierres comblent l’espace entre ce linteau et, au-dessus, les dalles du cardo (dont une est fendue).

        Ces deux linteaux sont parallèles entre eux et espacés de 58 cm, c’est-à-dire la largeur du canal de l’égout cardinal ; ils affleuraient donc les parois en moellons de cet égout. Chacun supportait encore, au moment de la fouille, une ou deux assises de pierres entre sa face supérieure et la face inférieure des dalles de la voie. La largeur de ces deux linteaux est comprise entre 54 et 58 cm ; celui de EDO (n° 12) mesure 15 cm d’épaisseur au maximum, celui de EDE (n° 11) atteint au maximum 27 cm, mais ils sont en général bien plus minces et je m’interroge donc sur leur utilité : ils contribuaient apparemment au bon maintien des dalles de la voie (entre autres de la dalle “clef de voûte” (n° 8) au-dessus du carrefour CCD) et des angles des parois en moellons formés par la rencontre des deux égouts décumans avec l’égout cardinal.

6. Les dalles de la voie

        Aucune des dix-sept dalles de couverture que nous avons reconnues n’est visible dans toutes ses dimensions. Pour la plupart, ce n’est que la partie de leur face inférieure qui couvre les égouts qui est visible. Ainsi leur largeur au moins est visible pour quinze d’entre elles, la largeur et la longueur pour deux (n° 4 et 8), l’épaisseur pour quatre (n° 1, 2, 3, 4, voir § 3 ci-dessus). 

Fig. 19 : Rue Adanson, plan de la face inférieure des dalles couvrantes des égouts ECS, ECN, CCD, EDO, EDE. Les dalles 9 et 13 sont fracturées (pointillé). Les dalles 11 et 12 (contour en pointillé) sont les linteaux situés sous les dalles du cardo et couvrant le débouché de EDO et EDE. M = mur, ESC = escalier moderne.

        Celle (n° 8) qui se trouve à l’aplomb du carrefour d’égouts CCD, et donc au milieu du cardo, est approximativement carrée ; elle mesure 75 cm d’est en ouest, 70 cm sur son côté est et 60 cm sur son côté ouest. Des côtés est et ouest elle repose par une étroite surface sur les pierres posées sur les linteaux 11 et 12, mais ce support est accessoire et cette dalle se maintient essentiellement, comme une clef de voûte, grâce à sa forme en tronc de pyramide inversée, par son appui sur les quatre dalles voisines.

Fig. 20 : Rue Adanson, face inférieure de la dalle n° 8, placée en “clef de voûte” au-dessus du carrefour d’égouts CCD.

        Ces quatre dalles (7, 9, 13, 16) qui entourent la dalle 8 ont été taillées en oblique sur leur largeur de manière à ce que leurs jonctions prolongent les diagonales de la dalle 8. Les dalles 9 et 13 sont fracturées sur toute leur largeur.

        J’ai déjà mentionné brièvement au § 3 les dalles les plus méridionales (1, 2, 3, 4). Ajoutons ici que la plus méridionale de celles qui couvrent ECS mesure 92 cm de large ; c’est la plus large de toutes les dalles. Pour les autres plus au nord, nous n’avons pu mesurer que leur largeur. La plus étroite, au-dessus de EDO, mesure 52 cm de large du côté nord et 53 cm du côté sud. Nous avons constaté qu’elles ne sont pas toutes parallélépipédiques, mais parfois un peu trapézoïdales. La plus trapézoïdale se trouve sur EDE, avec 53 cm du côté sud et 60 du côté nord.

        Au-dessus de EDE, le bord oriental de la dalle la plus orientale se situe à 2 m du débouché dans CCD. Plus loin, il n’y a plus de dalle de couverture, semble-t-il, mais un massif pierreux autant que nous ayons pu le voir parce que la limite de notre fouille de ce côté ne nous a pas permis de vérifier ce point. Au-dessus de EDO, le rebord occidental de la dalle la plus occidentale (fortement inclinée probablement par suite d’un affaissement local) se situe à environ 2,70 m du débouché dans CCD. Nous n’avons pas pu voir ce qu’il y a plus loin.

7. Coupes

Fig. 21 : Rue Adanson, coupe nord-nord-ouest / sud-sud-est dans l’axe de l’égout cardinal. ED = égouts EDO et EDE – M = mur.
Fig. 22 : Rue Adanson, coupe ouest-sud-ouest / est-nord-est dans l’axe des égouts décumans.

8. La stratigraphie

        Le comblement de ECS était entièrement perturbé, sans stratigraphie possible. 
       Dans EMO, nous avons trouvé en surface une couche brune (EMO 1) d’environ 5 cm d’épaisseur, relativement meuble, puis en dessous une couche grise (EMO 2), argileuse, poisseuse comme de la pâte à modeler, d’environ 20 cm, et enfin sur le radier, une couche sableuse (EMO 3) d’environ 10 cm. C’est dans cette couche inférieure que se trouvaient les très rares débris antiques. 
        Nous n’avons pas fouillé dans EME qui était obstrué par un muret pour faire une cachette. 
       La partie sud de CCD présentait les mêmes caractéristiques que ECS. La partie nord peut être rattachée à ECN.

        L’organisation de la stratigraphie est quasiment la même dans ECN, EDO et EDE, mais avec quelques variations d’épaisseur (voir la fig. 14) : 
— en surface, une couche (n° 1) brune assez meuble, de 10 à 20 cm, contenant du mobilier moderne (céramique émaillée). 
— en dessous, une couche (n° 2) d’argile grise compacte, contenant du gravier et diverses inclusions hétérogènes, mais presque stérile en mobilier ; cette couche atteint au maximum 20 cm, mais elle est plus mince dans EDE où elle disparaît vers l’est. 
— en dessous, une mince couche (n° 3) d’argile claire stérile, de 2 à 8 cm, absente dans ECN, discontinue dans EDE. 
— en dessous, une couche (n° 4) de terre sableuse, contenant beaucoup de petites pierres et presque tout le mobilier antique ; son épaisseur varie de 20 à 40 cm dans EDO et EDE, et atteint 70 cm dans ECN ; elle semble immédiatement postérieure à la destruction du parement de moellons, parce qu’elle recouvre les moellons restés en place sur le radier. 
— enfin, sur le radier, une couche (n° 5) gris clair, de 4 à 15 cm, gravillonneuse et dure, qui semble un dépôt intact, non bouleversé par les interventions anciennes dans les égouts ; elle est pauvre en mobilier.

9. Le mobilier recueilli

        L’étude complète et détaillée du mobilier recueilli n’a pas encore été faite. Voici cependant un aperçu significatif.

        Dans ECS, la majeure partie du mobilier est post-médiévale ; nous y avons recueilli, par exemple, un pot de chambre, un fond de vase en verre polygonal moderne et des tessons de céramique émaillée variée : plat à feu, cruche, marmites, jattes, coupe carénée (c’est-à-dire dont la panse présente un angle net), couvercle, bougeoir, terraillette (poterie miniature pour enfant)… Pour l’antiquité, nous pouvons signaler quelques rares débris de tegula (tuile plate romaine), de céramique commune, un tesson de sigillée claire A, un autre de sigillée à décor de guillochis. Un morceau de moulure en marbre n’est pas datable.

        Dans la couche EMO 3, nous avons trouvé très peu de choses : un tesson de sigillée à relief, un de sigillée orange lisse. Le vase qui se trouvait caché dans EME est un pot en céramique dont seul l’intérieur est émaillé (jaune). Il possède deux anses verticales de section aplatie, fixées sur le haut de la panse ; diamètre de l’ouverture : 15 cm ; diamètre du fond (plat) : 12,6 cm ; hauteur : 27 cm, la panse mesurant 22,4 cm de diamètre maximum ; datation incertaine (XVIIe – XIXe siècle ?). C’est le seul objet entier découvert. Il a été cédé à J.-P. Couelle.

Fig. 23 : Rue Adanson, le pot moderne trouvé dans la cachette de l’égout EME.

        Voici les catégories d’objets antiques représentées dans la couche n° 4 de ECN, EDO et EDE, ainsi que quelques objets isolés : 

— tessons de céramiques communes variées, souvent avec inclusion de grains de dégraissant.
— céramiques à pâte claire.
— sigillée claire A.
— céramique sigillée rouge à décor, notamment un tesson montrant un arrière-train d’animal, un autre avec un décor végétal.
— fragment de lampe à huile en pâte jaune et à surface rouge.
— céramique d’allure indigène protohistorique modelée.
— céramiques non identifiées : pâte rose à peinture rouge, pâte très fine à vernis noir.
— tessons d’amphore (y compris anses, quignons) et de tegula.
— rares éclats de verre et deux grosses tesselles de mosaïque noires. 
— tige fine en os ou corne.
— tige de cuivre.
— quelques charbons de bois.

Voici les dessins de quelques fragments post-antiques, réalisés par Suzanne Decoppet.

Fig. 24 : Rue Adanson, tesson de vase en “sgraffito archaïque occidental”, assez abondant en Provence, glaçure plombifère jaune clair sur engobe blanchâtre, décor incisé rehaussé de taches ou d’aplats de teinte jaune ocrée (oxyde de fer) ou verte (oxyde de cuivre). D’après G. Démians d’Archimbaud, Les fouilles de Rougiers, p. 354-362.
Fig. 25 : Rue Adanson, dessin de divers fragments de céramique post-antique (1er groupe).
Fig. 26 : Rue Adanson, dessin de divers fragments de céramique post-antique (2e groupe).

10. Interprétation de l’égout cardinal et des deux égouts décumans

Ce cardo secondaire et son égout avaient été déjà découverts dans la cathédrale Saint-Sauveur lors de la démolition de la Sainte-Chapelle en 1808. Cette démolition fut décrite par l’érudit aixois A.-J.-A. Fauris de Saint-Vincens dans un texte manuscrit conservé à la bibliothèque Méjanes (ms 1296/1178). Ce texte est reproduit par Rollins Guild, Jean Guyon et Lucien Rivet dans un article intitulé Aux origines de la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence (…) paru en 1995 dans Rivista di Studi Liguri, LIX-LX, 1993-1994, p. 21 -71. Voici le passage relatif au cardo : ” Un troisième pavé au-dessous des deux autres était composé de pierres larges et bien épaisses, il ne peut point être considéré comme appartenant à la chapelle du Sauveur ; il couvrait un aqueduc des Romains. On a vu sur l’une des larges pierres qui le composaient des sillons que le passage des chars y avaient imprimé, et il était en effet dans la même direction que la voie romaine dont on avait trouvé en 1783 des morceaux entiers au-dessous de la maison occupée aujourd’hui par M. Mollet et que fit alors reconstruire M. de Gaillard.” C’est l’actuel hôtel de Gaillard d’Agoult, 24 place des Martyrs de la Résistance, où se trouve le siège de notre association ; la voie romaine dont parle Saint-Vincens est le cardo maximus.)

        D’autre part, d’anciens repérages dans des caves des rues Adanson et Littéra, puis, à partir de 1977, les fouilles conduites dans le cloître de Saint-Sauveur par MM. Guild, Guyon et Rivet confirmèrent cette hypothèse d’un cardo secondaire. Notre fouille a apporté des données plus précises.
Du reste, quelques mois après notre chantier, les mêmes chercheurs entreprirent des fouilles dans la nef romane de la cathédrale Saint-Sauveur, près de la sacristie, là où se dressait jadis la Sainte-Chapelle, et ils remirent au jour le tronçon de ce même cardo découvert en 1808, parfaitement aligné avec le tronçon dont nous avions fouillé l’égout (voir ici fig. 2).

        Mais comment interpréter les deux égouts “décumans” que nous avons découverts ? Révéleraient-ils l’existence à cet endroit d’un decumanus secondaire ignoré ? Cette hypothèse se heurte à une difficulté, c’est l’existence, signalée au § 1 ci-dessus et fig. 2, d’un autre decumanus retrouvé au nord-est, dans la partie sud de la cour de l’archevêché. En effet, ce dernier n’est pas du tout dans l’axe de celui dont nous envisageons l’existence, mais s’en trouve également trop près pour qu’il y ait entre les deux la place d’un îlot d’habitation de dimension normale. Mais peut-être que ces divers decumanus ne sont pas contemporains.

        D’autre part, à l’ouest du cardo sous lequel nous avons travaillé, s’étendait le forum dont on ignore la limite sud exacte : soit elle se trouve à la limite sud de la place des Martyrs de la Résistance, soit un peu plus au sud encore, par exemple au niveau justement de notre égout décuman ouest. Il se pourrait alors que cet égout ait servi à évacuer l’eau de pluie ruisselant sur la partie sud-est de ce forum. Mais alors, comment interpréter l’égout décuman est ?

        Une autre explication est peut-être envisageable : ces deux égouts d’axe décuman seraient à peine plus longs que la partie que nous en avons dégagée et ne serviraient qu’à renvoyer dans l’égout cardinal les eaux ruisselant sur le cardo et captées par des bouches d’égout sous les trottoirs. 

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