Cette étude a été publiée dans le n°21 (1998) de
la revue
Documents d’Archéologie Méridionale. Le chapitre 1 a été rédigé par Louis ANDRÉ,
les chapitres 2 à 4 par Jean-Louis CHARRIÈRE.
1. Entremont avant Fernand Benoit
(1817-1942)
En avril 1817, des séminaristes découvrirent
sur le plateau d’Entremont trois blocs de pierre
sculptés, montrant des têtes humaines et des cavaliers.
Fauris de Saint Vincens en fit la description, en
mai 1817, dans un mémoire présenté à l’Académie
d’Aix, mentionnant des traces de peinture rouge
sur la bride d’un cheval. Il concluait à l’existence
d’un camp romain et souhaitait qu’on pratiquât des
fouilles.
En 1824, une description du site et des blocs
sculptés est faite dans la Statistique des Bouches-du-Rhône,
avec publication du dessin de ces blocs et d’un
plan très approximatif de l’oppidum. L’interprétation
proposée n’est mentionnée ici que pour mémoire:
c’est un camp de Marius et la représentation de
cavaliers numides!
L’attribution du site et des sculptures aux Salyens
sera faite par Porte en 1833 et par le chanoine
Castellan en 1834. Ce dernier indique d’autre part:
“On trouva à Aix, en 1790, dans une fouille près
de l’hôpital Saint-Jacques, beaucoup d’ossements
brûlés, avec quantité de défenses de sanglier, une
tête humaine et deux avant-bras garottés ensemble
par une menotte de fer.” Faut-il mettre cette découverte
en rapport avec Entremont ?
C’est aussi en 1834 que P. Mérimée déclarait:
“Toutes ces sculptures portent le caractère de la
plus grande barbarie. On pense qu’elles peuvent
être attribuées aux Salyens, et en effet je ne vois
qu’eux qui aient pu faire aussi mal.” Il fait état
par ailleurs de la découverte de fragments de poterie
étrusque.
La première étude importante est celle de Michel de
Loqui, sous forme d’un mémoire présenté
à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en
1838. La discussion est bien argumentée et les conclusions sont
très précises pour l’époque:
- Entremont correspond à une ville qui n’a été
bâtie ni par les Grecs, ni par les Romains;
- elle a été élevée antérieurement à l’an 150 av.
J.-C.;
- elle a cessé d’exister vers l’an 124 av. J.-C.;
- elle ne peut appartenir qu’aux Salyens.
En 1854, une étude est conduite par Rouard sous forme
également d’un mémoire présenté
à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Elle reprend celle de Michel de Loqui, en le citant à peine. Son
mérite est de contenir d’excellents dessins des faces des
blocs, gravés avec une grande précision par Marius
Reinaud. Pour la première fois est décrite la tête
portée au cou du cheval du cavalier du bloc n°1.
L’auteur regrette de ne pouvoir pratiquer des fouilles à
Entremont et dit que ces ruines ont servi de carrière pour la
construction de la route voisine, l’actuelle avenue Fernand
Benoit. Cette indication est intéressante: l’emplacement
supposé de la porte principale est aussi le plus proche de cette
route, et c’est peut-être sous la chaussée
qu’ont disparu les éléments enlevés à
cette porte.
Par la suite, divers auteurs mentionnent Entremont.
En 1866, lors de la visite de l’oppidum par les
membres du Congrès Archéologique, il est signalé
la découverte de fragments de poterie fine à vernis
noir. Mais le fait important est la mise au jour,
en 1877, d’un bloc de quatre têtes sculptées, signalée
par un collectionneur, D’Aubergue, sans qu’on connaisse
le lieu exact de la découverte.
En 1916, Michel Clerc, dans son livre Aquae
Sextiae, décrit les objets de la collection
D’Aubergue et en particulier le bloc de quatre têtes,
avec une reproduction photographique. Il mentionne
en outre la découverte d’une “monnaie romaine à
l’effigie de Tiberius Veturius, tribun de la plèbe
en 129 av. J.-C.”
D’autres publications parleront encore d’Entremont,
mais la seule découverte est celle, publiée en 1930
par Monseigneur Chaillan, d’un fond de pressoir
avec rainure circulaire mis au jour au cours d’un
labour profond.
Enfin, quelques années avant la guerre de 1939,
maître Alfred Jourdan, maire d’Aix, fit l’acquisition
du plateau d’Entremont, à titre privé, pour le préserver.
2. La découverte de la statuaire
(1943-1944)
Les circonstances de la découverte de la
statuaire ont un caractère un peu romanesque et
il m’a paru amusant de les conter. Voici donc les
faits tels que j’ai pu les reconstituer d’après
cinq documents principaux, qui sont :
- une communication faite le 20 janvier 1944 devant
l’Académie des Sciences, Lettres et Beaux-Arts de
Marseille par le comte de Gérin-Ricard, sous le
titre Récente découverte de sculptures de La
Tène III dans l’oppidum salien d’Entremont à Aix-en-Provence,
publiée dans les Mémoires de cette
académie en 1944;
- un article paru dans le journal La France
en 1946 (j’ignore la date précise, non mentionnée
sur la coupure de presse que j’ai retrouvée);
- un manuscrit inédit de Robert Ambard, qui fut
le bras droit de F. Benoit à Entremont, rédigé entre
1950 et 1953, intitulé L’oppidum salyen d’Entremont,
Aix-en-Provence ;
- une lettre d’Alfred Jourdan, du 25 juillet 1959,
au journal Le Monde ;
- une lettre de Jacques Félisat à Maurice Euzennat,
directeur de l’Institut d’Archéologie Méditerranéenne
(à Aix), datée du 14 mars 1976.
Les quatre derniers documents sont dans les archives
de l’association archéologique “Entremont” à Aix-en-Provence.
Trouvailles
Le 11 novembre 1942, l’armée allemande envahit
la zone sud de la France. Un détachement vient s’installer,
au début de 1943, sur la colline d’Entremont qui
est alors occupée par des champs. Une partie de
ce terrain appartient à M. Alfred Jourdan, avocat
au barreau d’Aix, et à son épouse. Nous savions,
dit-il, “l’intérêt historique du site. Nulle administration
ne s’en occupait alors.” Nous l’achetâmes “pour
qu’un lotissement éventuel ne le saccageât point;
avec l’espoir aussi d’y faire procéder à quelques
sondages.”
Le 13 avril 1943, le jeune Jacques Félisat, âgé
de 17 ans, se rend sur la colline où l’armée allemande
fait exécuter divers terrassements, notamment pour
une citerne d’eau. Il ne précise pas s’il y va poussé
par la curiosité ou par un souci archéologique.
Quoi qu’il en soit, il recueille sur place, dit-il,
“plusieurs fonds de coupe, deux fragments de meule
en basalte, une fourchette à pot au feu de La Tène
III.” Et il en parle à son ami, l’érudit Marcel
Provence.
De son côté, Jourdan connaît l’un des ouvriers
de l’entreprise aixoise (l’entreprise Duran, selon
De Gérin-Ricard) qui a été réquisitionnée par les
Allemands pour les travaux, c’est Louis Abrachy.
Il lui demande de “faire savoir aux terrassiers
que, s’ils découvrent des statues et s’ils l’en
avertissent, il les remerciera.”
Un jour, probablement peu avant le 19 mai, trois
terrassiers arrivent à midi chez Jourdan et lui
annoncent: “On a trouvé des têtes sculptées. Nous
voulions vous les apporter. Le contremaître nous
en a empêchés.” Jourdan se rend aussitôt sur le
chantier, où il est fort mal reçu. “L’entrepreneur
nie toute découverte.” Selon De Gérin-Ricard, ces
découvertes eurent lieu “à l’intérieur du rempart
sud, à un mètre de profondeur.” C’était, ajoute-t-il,
“un véritable nid de sculptures mutilées intentionnellement,
toutes en calcaire du quartier.” Et il précise en
note que cette concentration de sculptures a été
aussi observée à Roquepertuse, Vaison, Vienne et
Orange selon M.-J. Formigé.
Le même jour, il se trouve qu’a lieu une réunion
de l’Académie d’Aix. Jourdan y signale les découvertes
d’Entremont. Marcel Provence, présent à cette réunion,
en informe aussitôt “les services compétents” à
Paris, “qui se mettent en rapport avec les autorités
d’occupation.”
Détournement
Le 19 mai, Paul Jourdan, fils d’Alfred, qui fait
partie de la même troupe de scouts que Félisat,
annonce à son camarade la découverte de trois têtes
sculptées à Entremont. Celui-ci se rend dès le lendemain
sur le site, mais, dit-il, “je vis seulement l’endroit
de la découverte.” Et il notera plus tard sur un
carnet, qu’il appelle son journal de route :
“De tout ceci il résulte: on a trouvé un buste et
sa tête se raccordant (?); une seconde tête avec
casque collant; une petite tête; une tête a été
détournée: elle n’est pas petite mais comme la seconde
et avec des pendants d’oreille.” En effet, quelque
temps après la découverte, Félisat avait rendu visite
à un vieil ami, “l’antiquaire Besançon, qui (lui)
avait montré la tête détournée qu’il avait achetée
500 francs à l’ouvrier” coupable de ce détournement.

Tête féminine volée
lors de la découverte (musée de Grenoble).
L’article du journal La France offre une
version des faits différente. Je cite: “Dans la
nuit du 20 mai, un paysan frappa au Pavillon Cézanne
et avertit M. Marcel Provence qu’au cours de travaux
(...) des sculptures gauloises venaient d’être découvertes
(...) à Antremont. Ce fut une sentinelle verte,
baïonnette au canon, qui, au jour levant, reçut
M. Provence et lui interdit l’accès au plateau.
Mais les sculptures (...) avaient été prestement
subtilisées (...) par l’entrepreneur. Et c’est dans
son bureau de la rue d’Entrecasteaux que M. Provence
vit les trouvailles magnifiques.”
Selon De Gérin-Ricard, “le 11 juin, de nouvelles
pièces du même genre furent découvertes sur le même
plan et dans la direction sud-ouest; le tout fut
emporté chez l’entrepreneur. M. Marcel Provence,
le premier informé de la découverte, se mit aussitôt
en campagne, alerta la municipalité, la Kommandantur
d’Aix, le propriétaire du terrain M. le bâtonnier
A. Jourdan, l’Académie d’Aix dont il est le vice-président,
et sut rapidement rallier chacun au double but qui
importait, c’est-à-dire au sauvetage des découvertes
par leur transport sans délai au musée d’Aix et
à une surveillance effective de la continuation
des travaux à Entremont.”
Je reviens au récit d’Alfred Jourdan: “Le directeur
d’un grand musée allemand, mobilisé avec le grade
de colonel, arrive bientôt à Aix, se rend à Entremont,
interroge le sous-officier allemand qui surveille
Entremont. Il sait par lui que les sculptures ont
été expédiées à Salon; elles y sont entre les mains
d’un officier allemand qui s’intéresse aux antiquités,
sauf une qui a déjà disparu. Il se rend à Salon
et fait rapporter les sculptures à Aix.”
Si j’en crois R. Ambard lui-même, les découvertes
furent un peu plus nombreuses. Il écrit: “La pose
d’un câble souterrain (...) amène la découverte
d’importants fragments, dont deux torses et quatre
têtes. Une cinquième tête, de femme et, selon les
déclarations d’ouvriers présents au moment de la
trouvaille, plus complète que les autres (...) a
été distraite du lot par un des terrassiers et vendue
à un antiquaire aixois.”
Quant à Félisat, il raconte encore ceci: “J’avais
17 ans, j’aimais beaucoup monsieur Besançon qui
m’aidait de ses conseils. Je promis de ne pas en
parler avant sa mort sur la promesse qu’elle (la
tête volée) serait remise à ce moment au Musée.
On savait toutefois qu’une tête avait été détournée,
mais pendant longtemps, je crois, Fernand Benoit
n’a pas cru à son existence.” Et il ajoute: “Le
temps passe (...). Mes aînés se partagent la gloire.
Nous ne sommes que deux à savoir que la tête se
trouve dans le petit magasin d’antiquaire à l’angle
de la rue de la Madeleine.”
Félisat s’engage dans l’armée et ne revient
à Aix qu’après trois ans de guerre. Il
écrit: “Hélas, mon vieil ami (l’antiquaire)
est mort. Un homme jeune qui me reçoit froidement dans le
magasin (me déclare) : “La tête ? Je ne sais
rien.” Me voilà désespéré (...).
J’ai dû à l’époque en parler à
M. Provence.” Ambard précise:
“L’enquête, qui n’a pu être menée
qu’après la Libération, a trouvé
confirmation, chez l’antiquaire, du passage de cette sculpture,
cédée le lendemain à un confrère qui
prétend l’avoir vendue à un inconnu.”
Premières études
Quant aux autres fragments découverts,
voici ce qu’en dit Alfred Jourdan: “M. Bry, professeur
à la faculté de droit et conseiller municipal, fait
appréhender les têtes sculptées et les fait placer
au musée Granet, à Aix. Ensuite, M. Benoit, avec
sa compétence et son autorité, intervient. Il ne
peut empêcher qu’un ordre mal interprété ne fasse
nettoyer à la brosse et à l’eau, par un sous-ordre,
une sculpture qui portait encore sa peinture rougeâtre,
mais qui en conserve encore des traces heureusement.”
D’après les propos de Fernand Benoit lui-même, lors
d’une visite commentée des fouilles d’Entremont
en février 1968 (propos enregistrés sur bande magnétique
en dépôt au siège de l’Association “ Entremont”),
c’est un étudiant d’Aix, M. Irigoin, qui l’informa
de la découverte des sculptures.
L’article déjà cité du journal La France comporte encore ces lignes: “Nos concitoyens ne
sauraient trop remercier M. Marcel Provence qui,
dès la première heure, a décelé la grande valeur
scientifique des trouvailles inattendues d’Antremont,
a obtenu aussitôt leur transport au musée de la
ville et, par la suite, a dû les défendre contre
les convoitises du Musée des Antiquités Nationales
à Paris.”
R. Ambard, dans son manuscrit inédit, écrit pour
sa part: “Les trouvailles de 1943, transportées
chez l’entrepreneur français qui effectuait les
travaux de terrassement pour le compte de l’armée
d’occupation, ont pu être conservées à Aix grâce
au dévouement de quelques bons Aixois ... et à la
fuite des Allemands. Car ceux-ci, très intéressés
par cette découverte, firent étudier avec soin ces
fragments, les considérant comme les vestiges d’un
art celte, c’est-à-dire purement aryen et non contaminé
par les influences méditerranéennes décadentes.
(...) Le “Pariser Zeitung” , journal allemand
(...) publia un article dans ce sens (le 30.12.1943,
signé H. Moebius). (...) Une commission de savants
allemands fut chargée de relever le plan de l’oppidum
et confondit quelque peu remparts antiques et restanques
modernes.”
Ces découvertes, on le voit, firent un certain
bruit à Aix et bien sûr dans le monde savant. La
première publication à caractère scientifique fut
le compte-rendu effectué par F. Benoit le 12 novembre
1943 devant l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Parmi les coupures de presse rassemblées par Ambard,
la plus ancienne qui fasse état de l’événement est
un extrait du Figaro des 16 et 17 septembre
1945 qui mentionne, entre autres, “deux bustes de
guerriers à cuirasse, une curieuse tête de femme
aux pommettes saillantes, un linteau de pierre sur
lequel un couple était sculpté.” Ce bloc est appelé
aujourd’hui le bas-relief "des orantes”(ou
"des porteuses d'offrandes").

Bas-relief des porteuses d'offrandes,
musée Granet
La confusion qui semble avoir régné durant les
premières semaines dans le décompte des têtes découvertes
s’explique peut-être, en partie au moins, par le
fait que la distinction demeurait incertaine d’une
part entre les têtes appartenant à un corps en principe
complet et les têtes coupées (trophées de guerre),
d’autre part entre les têtes masculines et les têtes
féminines. Ainsi, parmi les têtes masculines (sans
doute des têtes coupées), on croyait reconnaître,
en 1946, des têtes d’enfant, de vieillard... Et
même dans l’édition de 1969, le petit livre de F.
Benoit intitulé Entremont, capitale celto-ligure
des Salyens de Provence désigne comme féminine
une tête “aux cheveux frisés au petit fer et portant
un bandeau de cheveux sur le front” (fig. 63, p.78),
tête reconnue aujourd’hui et depuis déjà longtemps
comme masculine. C’est seulement avec l’étude de
François Salviat, Entremont antique, 1973,
que la statuaire d’Entremont trouvera une description
globale satisfaisante.
Quant à la tête disparue, on apprit ensuite qu’elle
se trouvait en Suisse, dans une collection privée.
Si vous désirez savoir ce qu’elle est devenue aujourd’hui,
vous devrez lire la quatrième partie de cet historique,
intitulée Les fouilles récentes (1970-1996).
3. Les fouilles de Fernand Benoit
(1945-1969)
De 1945 à 1947
En 1945, peu après la Libération, F. Benoit,
qui est alors Directeur de la Circonscription archéologique
de Provence, et Robert Ambard, son assistant, se
rendent un beau matin sur le site d’Entremont, occupé
à ce moment-là par des soldats américains. Ils sont
aussitôt reconduits hors du camp! Il faut dire que
Benoit, ne connaissant pas l’anglais, leur a parlé...
en allemand. Mais bientôt c’est l’Armée de l’Air
française qui succède aux Américains, tandis que
Benoit commence à négocier avec les propriétaires
privés pour obtenir des autorisations de fouille.
Une véritable course s’engage alors, car l’Armée
a exprimé le désir d’exproprier à son usage toute
la colline.
Finalement, l’obstination de Benoit l’emporte et le premier
coup de pioche est donné le 18 février 1946. Cette
première campagne va durer sans interruption jusqu’en
octobre 1947. Il faut en effet aller vite pour justifier et prouver
l’intérêt du site et en définir les limites
en vue d’en proposer l’achat par l’administration des
Domaines. Plusieurs tranchées de sondage sont creusées
sur tout le plateau et on récupère encore de nombreux
fragments de sculpture dans la zone des découvertes de 1943,
c’est-à-dire aux alentours de la citerne; le 23 mars 1946
est découverte la première tête coupée
“imposée” (surmontée) par une main. Dans le
compte-rendu qui paraîtra dans Gallia en 1947, l’inventaire des fragments
sculptés compte 55 numéros. On recueille aussi,
dans le secteur qui va être appelé “ville haute”,
un trésor de 1432 oboles massaliètes.

Torse et cuisses de guerrier
assis en tailleur , musée Granet
Dès le mois d’avril, le site bénéficie d’un premier
classement par le Commissariat Général au Tourisme.
Et tandis que certains propriétaires refusent une
vente à l’amiable, une première convention est signée
le 26 novembre par les ministères concernés, qui
prévoit le maintien des installations militaires
dans un enclos et simultanément la poursuite des
fouilles aux alentours.
La courtine nord-est du premier rempart est repérée
et Benoit pense alors que la “ville haute” s’étend
de la pointe sud du plateau jusqu’au deuxième rempart
au nord. Il est persuadé qu’Entremont est la capitale
des Salyens mais ne dit pas pourquoi: les allusions
(en réalité peu explicites) des historiens antiques
doivent lui paraître suffisantes. Il constate très
vite les liens étroits avec Massalia, date la fondation
de l’oppidum du IIIe s. avant J.-C., fixe son abandon
en -123, tout en signalant des réoccupations sporadiques
postérieures.
Les fouilles intéressent le public cultivé et
plusieurs articles vont être publiés dans la presse
à partir de l’été 1946. Dans la collection constituée
par Ambard, le plus ancien est une coupure de La
Marseillaise du 31 août, signée de Georges Noël.
En 1947, les fouilles continuent avec entrain,
la plupart du temps sous la surveillance d’Ambard.
On met au jour la poterne sud-est, on découvre encore
de nombreux fragments de statuaire et celle-ci est
désormais datée par Benoit du IIe s. av. J.-C. Il
s’en prend d’ailleurs ironiquement à quelques confrères
qui s’obstinent, un siècle après le jugement de
Mérimée, à voir dans cette sculpture des oeuvres
du haut Moyen-âge.
La notoriété d’Entremont s’affirme dans la presse,
où le contexte international laisse son empreinte;
ainsi peut-on lire le 11 mars, dans Le Soir : “Face à la grecque Massalia s’établit la citadelle
d’Entremont (...) comme capitale de la résistance”
! Dans un esprit tout différent, nous lisons, le
4 avril, dans un journal non identifié, que le cycliste
Antonin Canavèse est plus passionné par son sport
que par son travail de la semaine, à savoir “terrassier
pour les archéologues à Entremont” ! Quant au journal
Combat,
sous la plume d’Henry Rebatel, il affirme tranquillement dans son
numéro des 3 et 4 août:
“L’intérêt archéologique du plateau
d’Entremont dépasse celui de Bibracte ou
d’Alésia.” Cette célébrité
gagne l’étranger: un article lui est consacré en
langue allemande dans le National Zeitung de Bâle, en Suisse, les 22 et 23 novembre 1947.
A cette époque, Benoit n’a qu’une obsession: grignoter
la zone militaire. Il négocie âprement la concession
de petites enclaves pour fouiller au pied des baraquements
de l’armée. Une première enclave est obtenue en
1947, une autre le sera en 1951, puis d’autres encore
en 1957 et 1965.
De 1948 à 1957
En 1948, d’autres articles paraissent dans
des journaux suisses: le 30 janvier, dans La
Tribune de Genève, qui rend compte d’une conférence
d’Ambard à Genève; le 9 février, dans Le Journal
de Genève. Mais aucun fait saillant n’est à
signaler cette année-là sur le chantier.
En 1949, Ambard commence à dégager la voie d’accès
antique, sur le flanc ouest. La même année est signé
un protocole pour préciser les rapports entre l’Armée
de l’Air et l’administration de l’archéologie.
En 1950 (Journal Officiel du 15 août),
les Domaines engagent une procédure d’expropriation
qui touche la plus grande partie du site, pas encore
la totalité, et qui n’aboutira concrètement que
le 6 octobre 1952. Les journaux continuent de s’intéresser
à Entremont, à leur façon: le 10 novembre, on lit
dans Le Méridional : “Grâce au quotidien
labeur d’un brave homme nommé Taguet, si les maigres
crédits que l’État leur alloue sont <maintenus>,
M. Fernand Benoit et son assistant R. Ambard achèveront
bientôt la mise à (sic) jour de la plus grande
cité du territoire celto-ligure.”
Les fouillent continuent en 1951 et 1952 et la
datation de la céramique recueillie se recentre
désormais plutôt sur le IIe s. av. J.-C.
En 1953, Benoit fait essayer un détecteur de métaux,
mais il s’agit à l’époque d’appareils militaires
mal adaptés et son utilisation, décevante, sera
bientôt abandonnée. Les fouilles dégagent peu à
peu tout le portique, mettant en évidence le pilier
aux douze têtes qui est rapidement enlevé pour être
mis à l’abri et remplacé sur le terrain par une
copie en ciment. On découvre aussi devant cet édifice
une quinzaine de crânes humains, dont certains portent
des traces d’enclouage: ainsi est confirmée l’exposition
de “têtes coupées” mentionnée par des historiens
antiques.
1954 voit arriver probablement la première équipe
de fouilles étrangère sur le site: des jeunes gens
suisses de Saint-Imier.
En 1955 et 1956 est découverte et dégagée la partie
nord-ouest du rempart de la “ville haute”. Cela
permet de rectifier les limites de cette première
ville, que Benoit baptise Entremont II,
car il estime qu’elle a été
précédée par une nécropole ou quelque chose
de ce genre qu’il appelle Entremont
I. On signale aussi la mise au jour de quelques
débris de tegulae et de nouveaux fragments
de sculpture. Une lettre d’Ambard du 24 avril 1956
signale un vol d’amphores.
En 1957, Benoit publie la première édition de
son opuscule Entremont, capitale celto-ligure
des Salyens de Provence, qui constitue la première
synthèse sur ses recherches.
De 1958 à 1969
En 1959, Benoit confie quelques monnaies pour
étude à son collègue Henri Rolland (qui fouille
à Saint-Rémy) et il écrit à Ambard: “Je ne suppose
pas qu’il les date d’après 123 <av. J.-C.>.”
L’année 1960 voit la découverte des fours dans
l’îlot XI.
En 1961 s’achève l’acquisition par l’État de tout
le plateau d’Entremont (environ 8 hectares), mais
l’Armée de l’Air continue d’en occuper une partie.
Cette même année commence le dégagement du grand
rempart nord de la “ville basse” (Entremont III,
dans la terminologie de Benoit).
Ce dégagement continue en 1962 et, en 1963, les
archéologues reçoivent l’aide d’élèves de l’Ecole
Normale d’Instituteurs d’Aix.
En 1965 sont découverts deux nouveaux crânes encloués,
toujours près du portique. La différence du plan
d’urbanisme entre ville haute et ville basse se
confirme clairement.
La fragilité des murs rendus à l’air libre et
aux intempéries exige des consolidations. Dans son
rapport sur la campagne de fouilles de 1967, Ambard
précise la technique utilisée: “Intrusion de mortier
maigre dans les joints et rebouchage extérieur au
moyen de terre gâchée.” Et il ajoute: “ Une grande
partie des piédroits a été reprise.”
Faisons ici une brève parenthèse: en novembre
1967 est créée une association, Les Amis d’Entremont, dont l’objectif principal est
de faire mieux connaître l’oppidum au public et
de le défendre contre la marée montante de l’urbanisation.
Elle organise aussitôt, en février 68, une visite
du site, guidée par Benoit lui-même; une grande
partie de son commentaire a été enregistrée et est
conservée dans les archives de l’association. Désormais,
elle organisera chaque année de nombreuses visites
pour le public.
C’est en 1968 justement que Benoit publie dans
la revue Gallia une nouvelle synthèse intitulée
Résultats historiques des fouilles d’Entremont
(1946-1967). La même année, plusieurs documents
montrent que le problème du stockage des découvertes
devient crucial. Il apparaît aussi que l’hébergement
des fouilleurs est difficile et que les conditions
de traitement et d’étude du mobilier recueilli sont
très précaires. Benoit demande la création de locaux
adaptés, mais sans succès. Du reste, en 1970, une
note d’Ambard reviendra sur ces problèmes et signalera
des pertes et des vols d’objets.
Arrive enfin 1969, endeuillée par le décès de
Fernand Benoit, le 2 avril, à l’âge de 77 ans. Il
était, depuis quelque temps, assailli de graves
soucis personnels, fatigué et avait été remplacé
à la tête de la Circonscription Archéologique de
Provence par Maurice Euzennat. Il a toutefois eu
la force de préparer une nouvelle édition de son
fascicule sur Entremont qui paraît la même année.
D’ailleurs, les fouilles d’Entremont commencent
à fournir la matière de mémoires d’étude aux étudiants.
4. Les fouilles récentes
(1970-1996)
De 1970 à 1983, R. Ambard poursuit l’oeuvre
de F. Benoit.
La disparition de F. Benoit, s’ajoutant
à l’insuffisance des moyens et de l’organisation
de l’archéologie en France, provoque un net ralentissement
des fouilles. Son successeur sur le chantier est
François Salviat, nouveau directeur de la Circonscription,
qui va consacrer son modeste budget à des travaux
de restauration ou à des vérifications ponctuelles,
confiés d’ordinaire à la surveillance de R. Ambard.
L’association Les Amis d’Entremont poursuit
son action, notamment en organisant, le 24 avril
1970, une conférence sur Entremont prononcée par
Ambard, en installant sur le site, la même année,
une table d’orientation et en soutenant toutes les
démarches qui visent à convaincre l’Armée de l’Air
de déménager sa base ailleurs.
Ce départ des militaires a finalement lieu en
décembre 1972. Désormais, tout le plateau est livré
aux archéologues qui voient déjà dans leurs rêves
s’écrouler les bâtiments construits pour les Allemands,
lesquels stérilisent une zone très intéressante
de l’oppidum... Ils ignorent qu’en 1996 ces bâtiments
seront toujours là, restaurés et aménagés, à leur
demande même, pour servir de dépôt et d’abri, faute
d’avoir obtenu les moyens d’en construire d’autres
hors du site!
Cette même année 1972 voit encore la découverte
de quelques fragments de sculpture.
En 1973, Les Amis d’Entremont publient
un fascicule de F. Salviat intitulé Entremont
antique, qui présente l’oppidum en insistant
surtout sur la sculpture.
Les fouilles de 1974 mettent au jour un trésor de
monnaies, bijoux et “simpulums” de très belle
facture. La même année, l’archéologue Jean
Marcadé s’aperçoit que l’une des têtes
coupées sculptées, jusque là
considérée comme isolée, se raccorde au groupe des
quatre têtes découvert par D’Aubergue en 1877. Il
constate aussi que la cassure implique, du côté
opposé, la présence d’une sixième
tête, non retrouvée. Ces observations inspirent à
Ambard la reconstitution graphique impressionnante d’un guerrier
assis, tenant devant lui ces six têtes coupées.

Simpulums (louches) de bronze,
musée Granet
En 1976, j’ai la joie d’obtenir, pour l’association
Entremont (nouveau nom des Amis d’Entremont
), l’autorisation de fouiller une huilerie de
la ville basse, dont Ambard avait commencé le dégagement
près de vingt ans auparavant. Ce travail, poursuivi
en 1977, 1978 et 1985, révélera des indices précis
sur l’organisation du pressoir.
Ambard poursuit encore quelques recherches ponctuelles, mais il a
“perdu la foi”. Le décès de son maître
Benoit, l’avance de l’âge, l’évolution
de l’archéologie peuvent l’expliquer. Il sent
qu’Entremont, où il aura travaillé plus de trente
cinq ans, lui échappe peu à peu.
1980 est une date importante: c’est celle du classement
d’Entremont comme “monument historique” (arrêté
du 28 janvier).
En 1982, l’élargissement de la voie rapide qui
passe à 200 mètres au nord de l’oppidum fait apparaître
dans les deux parois de la tranchée un front de
taille des strates calcaires. André Bailly, qui
s’est beaucoup intéressé à la géologie du pays d’Aix,
le remarque et juge qu’il s’agit là très probablement
d’un des lieux d’extraction des pierres ayant servi
à la construction d’Entremont.
La triste disparition de Robert Ambard, le 10
août 1983, à l’âge de 69 ans, marque la fin d’une
époque pour Entremont. Il venait tout juste de terminer
le manuscrit de son livre Aix romaine, dans
lequel il fait quelques allusions à cet oppidum.
Cet ouvrage sera publié l’année suivante.
De 1984 à 1996, une nouvelle génération de chercheurs.
En 1984, Christian Goudineau publie dans Gallia une note sur un contrepoids de pressoir d’Entremont
et, à la fin de son étude, rend hommage à Ambard,
“le meilleur connaisseur des antiquités d’Aix.”
La même année est lancé un nouveau programme de
fouilles, sous la responsabilité de Patrice Arcelin,
Gaëtan Congès et Martine Willaume. Il va durer jusqu’en
1991. Mettant en oeuvre les méthodes les plus modernes,
ces chercheurs et leurs équipes vont sensiblement
améliorer notre savoir sur Entremont, notamment
en précisant la succession de plusieurs phases d’occupation,
depuis environ 180 jusqu’aux alentours de 100 av.
J.-C., et en démontrant l’existence de maisons avec
un étage. Ces travaux mettent aussi au jour, dans
la ville haute, un grand nombre de perles de verre
(indices d’un atelier ?) et des ossements humains,
dont deux crânes.
De plus, G. Congès dégage les restes de la “tour
d’Entremont”, à la pointe sud du plateau, tour de
guet médiévale ruinée transformée jadis en petite
habitation.
Pendant ce temps, en 1987, s’ouvrent les nouvelles
salles du musée Granet à Aix, dont trois consacrées
à Entremont, et paraît l’ouvrage collectif intitulé
Archéologie d’Entremont au musée Granet,
qui constitue alors la synthèse la plus riche sur
ce site. Il sera réédité en 1993.
En 1992, Jean-Christophe Sourisseau reprend la
fouille de la poterne sud-est et en précise les
états successifs.
En octobre 1994 est découverte, au fond d’une
maison jouxtant le rempart nord de la ville basse,
posée sur les feuilles mortes, une tête coupée sculptée
dans un calcaire hétérogène et d’un style inhabituel
sur le site. Les caractéristiques de cette sculpture
et le lieu de sa découverte font naître le doute
sur son authenticité.
En 1995 ont lieu d’importants travaux de restauration,
sous l’autorité de Didier Repellin, Architecte en
Chef des Monuments Historiques: consolidations,
réfection de sols, de murs, reconstruction des premières
assises du rempart nord de la ville haute et de
la chambre des fours, etc.
Enfin, en 1996, Monsieur Coignard découvre qu’une
stèle remployée dans une tour du rempart de la ville
haute et gravée d’un épi de blé est en
réalité ornée, sur deux autres faces
cachées, de seize têtes gravées du même genre
que celles du pilier aux douze têtes du portique. La pierre est
aussitôt mise à l’abri et remplacée sur le
terrain par une copie.
Mais il y a peut-être plus inattendu encore pour
cette année 1996. On se souvient qu’en 1943, lors
de la découverte de la statuaire, une tête féminine
avait été dérobée et emportée en Suisse où sa trace
était perdue. Eh bien, on apprend soudain qu’elle
est désormais... au Musée Municipal de Grenoble,
auquel elle a été léguée par testament de son ancien
propriétaire! Cependant son retour au bercail à
Aix s’annonce difficile tant est complexe la situation
juridique…
Je n’achèverai pas cet historique sans parler
des deux gardiens qui, depuis de nombreuses années,
veillent jalousement sur l’oppidum, Madame Lamouroux
et Joël Gautier. Leur vigilance, leur gentillesse
et leur labeur me semblent perpétuer, jour
après jour, la flamme de la vie dans ce lieu de
mémoire.
************************
Supplément après la publication ci-dessus
Une nouvelle campagne de fouilles a eu lieu en 1999, dans l'îlot
1, contre le second rempart, entre les bastions B3 et B5. Elle n'a pas
pu être conduite jusqu'au terme initialement prévu qui
était le dégagement complet de toutes les constructions
de cette zone.
Les résultats sont
publiés dans : DUFRAIGNE J.-J., CHAPON P. et RICHIER A. -
Recherches récentes sur l'oppidum d'Entremont à
Aix-en-Provence (B-d-R) : étude de la voirie et d'un atelier de
forgeron de l'îlot 1 dans l'habitat 2. Documents d'Archéologie Méridionale, t. 29/30 (2006/2007), 2008, p. 197-256.
Une petite fouille a eu lieu en juin 2009 dans la ville basse,
îlot 8, sur un atelier de forgeron (M. Berranger) et pour une
vérification stratigraphique dans la rue 7 (P. Arcelin).
D'autre part, M. Patrice Arcelin, directeur de recherche au CNRS,
prépare la publication d'un bilan complet des fouilles
d'Entremont, mais c'est un très gros travail collectif qui demande encore beaucoup de temps.