La fouille, accomplie à leurs moments de loisir par une
équipe de bénévoles de l’Association
Archéologique Entremont, commença en mai 1976 et
s’acheva en juillet 1985, après une longue interruption
d’octobre 1978 à avril 1985.
L’autorisation officielle avait été accordée
par la Direction Régionale des Antiquités Historiques
(Ministère de la Culture) à Jean-Louis Charrière,
responsable du chantier, assisté de Suzanne Decoppet. Robert
Ambard, responsable des fouilles d’Entremont depuis 1969,
participa activement pendant les deux ou trois premiers jours, puis se
contenta de venir surveiller de temps en temps. Les principaux autres
participants furent Louis André, Patricia Barbero, Edmée
Bodin, Renée Bourelly, Maurice Dalaudière, Roger Favarel,
Suzanne Gallet, Joseph Gauberti, Mireille Lecat, Anne-Marie Lesaing,
Marie-Louise Mesly-Rousset, F. Paillard, Eliane Peyrot, Jean Pillement,
Suzanne Tamisier, Jean Thiriet, Suzanne Valentini et Nicole Van
Puyvelde.
L’objectif était la fouille de l'espace (ou "pièce") 1 de l’îlot III,
situé dans la « ville basse », entre l’angle
nord-ouest de l’oppidum et son entrée principale, sur le
flanc sud-ouest (plan général de l’oppidum).
Cette pièce avait déjà fait l’objet d’un sondage par R. Ambard en 1957 (plan de ce sondage); il avait mis au jour une grande dalle de pressoir (photo), qui était restée sur place (cf. la revue Gallia, tome XVI, 1958, p. 414). Un plan du secteur fut publié ensuite dans le tome XVIII, 1960, Informations archéologiques, fig. 7, où la pièce porte par erreur le n°2.
La fouille complète a confirmé qu’il
s’agissait bien d’une huilerie. En 1980, Gaëtan
Congès, Conservateur du Patrimoine au Service Régional de
l’Archéologie, fouilla la pièce contiguë au
sud-ouest (III, 2), qui s’avéra être un
entrepôt de l’huilerie, contenant notamment de nombreux
doliums (= jarres).
Les résultats de cette fouille ont été
consignés dans plusieurs rapports successifs remis au S.R.A. Les
informations concernant l’organisation de l’huilerie ont
été publiées en particulier dans l’article
suivant : Brun J.-P., Charrière J.-L., Congès G., L’huilerie de l’îlot III et les pressoirs d’Entremont, dans Entremont et les Salyens, Actes du colloque d’Aix-en-Provence, octobre 1996 (dossier), dans la revue Documents d'Archéologie Méridionale, n°21, 1998, p. 44-57. Consulter le site Internet de cette revue: http://dam.revues.org/
2. Stratigraphie et chronologie
(coupe strati.) La
couche de surface (de 25 à 45 cm d’épaisseur)
était très perturbée : la colline
d’Entremont était en effet une terre agricole depuis de
nombreux siècles et elle avait en outre été
occupée par un camp militaire de 1943 à 1972.
En dessous est apparue la couche de destruction antique (40 à 50
cm d’épaisseur) qui contenait l’essentiel du «
mobilier », c'est-à-dire les objets antiques. Cette couche
ne contenait aucun indice de l’existence éventuelle
d’un étage.
En dessous encore se
trouvait un remblai de terre et gravier constituant le sol antique de
la pièce, ce remblai reposant sur le socle rocheux naturel.
Nous n’avons remarqué aucune preuve d’un remaniement
significatif des murs ou du sol qu’il faudrait situer nettement
après la construction originelle.
Les indices archéologiques tirés de la fouille et ce que
l’on sait par ailleurs de l’histoire d’Entremont
permettent de dire que l’huilerie fut construite lors de
l’extension de l’oppidum, vers le milieu du 2e
siècle avant J.-C. puis détruite et abandonnée
lors d’un assaut donné par une armée romaine. En
effet, nous avons trouvé des traces d’incendie et un
boulet de baliste en basalte encore en place sur le sol antique
(photo).
Mais nous ne pouvons pas affirmer que cet assaut est celui de 123 avant
J.-C., dirigé par le consul Sextius. Ce pourrait être
aussi un autre assaut éventuel, en 90 avant J.-C., lors de la
répression d’une révolte salyenne, épisode
très mal connu, qui pourrait être la date de
l’abandon définitif de l’oppidum d’Entremont.
3. Architecture
Plan général des structures découvertes.
La pièce a la forme d’un losange proche du carré,
assez régulier, les côtés mesurant entre 5,5 m et
5,7 m. La surface est d’un peu plus de 31 m2, ce qui la situe
parmi les plus grandes actuellement dégagées sur
l’oppidum. C’est pourquoi il avait fallu un poteau central
pour soutenir la toiture (les toitures d’Entremont étaient
faites d’une couche d’argile en très faible pente,
étendue sur un réseau de solives soutenu par des poutres
et des poutrelles). Nous avons retrouvé, enfouie à
quelques centimètres sous le sol, la grosse pierre plate qui
supportait ce poteau au centre de la pièce
(photo).
Les trois murs principaux
(photos)
mesurent 55 à 70 cm d’épaisseur ; le mur sud-ouest,
qui sépare l’huilerie de son dépôt, est un
peu plus léger (50 cm). Ces murs sont bâtis en pierres
calcaires locales irrégulières, parfois assez grosses,
liées simplement avec de la terre argileuse, et sont sans
fondation. Ils étaient conservés sur une hauteur variant
de 35 à 65 cm. Le mur sud-est présente une lacune sur
près de 2 m près de l’angle est de la pièce
; nous en ignorons la cause ; l’emplacement de cette lacune
près de la porte d’entrée semble incompatible avec
l’hypothèse d’une autre porte ; nous pensons
qu’il s’agit plutôt d’une destruction survenue
après l’abandon du site, à une date inconnue,
peut-être récente.
Nous avons
reconnu deux portes. La plus grande, pratiquée dans le mur
nord-est, contre l’angle est de la pièce, ouvre sur la rue
(photo). Elle mesure
à peu près 2 mètres, ce qui en fait la plus grande
des portes connues sur l’oppidum. Le seuil reposait sur une
couche de petites pierres plates : il a disparu, ce qui nous fait
penser qu’il était en bois. Il se trouvait ainsi à
45 cm environ au dessus du sol de la pièce, ce qui avait
nécessité l’aménagement du rocher
sous-jacent pour en faire une sorte de marche. Le sol de la
pièce était donc un peu en contrebas du niveau de la rue,
ceci étant dû à la pente générale du
terrain.
L’autre porte
(photo),
au milieu du mur sud-ouest, faisait communiquer l’huilerie avec
son dépôt. Sa largeur est incertaine parce que les
piédroits avaient disparu, 1,40 mètre au maximum.
On constate que l’ensemble du lot attribué au
propriétaire de l’huilerie, au moment de la construction
de ce quartier de l’oppidum, avait la forme d’un rectangle
d’environ 10 m sur 5 m, et que ce rectangle a été
divisé ensuite pour former deux pièces à peu
près carrées (l’huilerie et son entrepôt).
Les autres lots contigus au nord-ouest, de mêmes proportions, ont
été partagés au contraire dans le sens de la
longueur, pour créer deux espaces longs et étroits
(plan).
Il semble donc que l’autorité de la cité
délimitait, dans ce secteur en tout cas, des lots exigeant la
construction de murs mitoyens et que chaque attributaire structurait
ensuite l’intérieur de ce lot à sa guise.
4. Aménagements intérieurs
Nous avons dégagé, contre le mur sud-est et
perpendiculaires à lui, deux petits murets parallèles,
longs d’environ 1 m et épais de 30 à 40 cm
(photos).
Ils délimitent des sortes de réduits. Celui qui se trouve
dans l’angle sud contenait des débris d’un dolium.
Près de la porte d’entrée, contre le mur sud-est,
est apparue une cuvette que nous avons interprétée comme
le lit d’un dolium disparu
(photo).
Une autre cuvette, contre le mur nord-est, reste énigmatique.
Dans l’angle nord, un peu surélevée, se trouvait
une belle dalle de pierre
(photo), dont l’utilité nous échappe : banc ? support, de quoi ?
Au pied du jambage nord de la porte d’entrée se trouvaient
les débris d’une plaque de foyer en argile, ornée
de petits cercles imprimés en creux
(photo).
Ce décor est connu sur beaucoup d’autres plaques de foyer
d’Entremont et d’autres oppidums et semble avoir une
fonction rituelle (apotropaïque, contre le mauvais sort ?). Le
foyer des maisons salyennes est très souvent à
côté de la porte d’entrée, pour
l’évacuation de la fumée, pense-t-on. À
côté du foyer, un trou pourrait bien être le lit
d’une pierre plantée là pour empêcher que la
porte, en s’ouvrant vers l’intérieur, vienne jusque
sur le foyer.
Tout à fait dans
l’angle ouest se trouve un autre trou mesurant 33 cm de
profondeur pour une section de 15 x 22 cm. Sa fonction est inconnue :
avait-il un rôle dans le système du pressoir ?
était-il simplement une cachette comme d’autres semblables
trouvées sur l’oppidum ?
5. Le pressoir à huile
Il servait à fabriquer de l’huile d’olive,
très utilisée dans l’antiquité pour la
cuisine, l’éclairage, la médecine, la parfumerie et
la lubrification.
(dessin de principe et reconstitution hypothétique)
Tout ce qui était en bois a disparu. Au centre de la
pièce se trouve une cuvette profonde d’environ 35 cm par
rapport au sol antique
(photo).
Elle servait de réceptacle à une grande jatte (disparue)
recueillant le jus de pression qui s’écoulait de la dalle
de pressage. Juste à côté a été
retrouvé un très gros bloc de pierre à peu
près parallélépipédique, percé en
son centre pour le passage d’une corde ou d’une barre de
manœuvre
(photo).
C’est un contrepoids servant à augmenter la pression du
levier de presse. Il est possible que le poteau central de la
pièce ait joué un rôle (guide, support) dans le
fonctionnement du levier.
La maie (dalle du pressoir) est en mollasse de couleur rosâtre, de provenance inconnue
(photo).
Elle mesurait à l’origine 144 cm de long sur 125 cm de
large avec une épaisseur d’environ 15 cm ; mais elle avait
été ébréchée dans
l’antiquité et retaillée. Elle est creusée
d’une rigole circulaire qui récupère le jus de
pression et le dirige vers le bec verseur d’où ce jus
tombe dans la jatte mentionnée ci-dessus. Elle était
posée sur le sol, dans l’axe de la diagonale ouest-est de
la pièce, entre l’angle ouest et le centre de la
pièce. Nous avions demandé à la fin de la fouille
qu’elle soit mise à l’abri, mais notre vœu
n’a pas été satisfait et elle est maintenant assez
abîmée par les pluies et le gel.
C’est sur cette maie qu’étaient empilés
plusieurs scourtins (sacs) contenant les olives concassées.
Puis, par l’intermédiaire d’un gros levier
disposé selon la diagonale ouest-est de la pièce, les
ouvriers écrasaient ces sacs pour en faire sortir le jus des
olives.
(dessin de pressoir grec archaïque)
Le levier s’articulait, par un dispositif inconnu, entre
deux poteaux verticaux en bois, dont les trous de fixation ont
été retrouvés, creusés dans le substrat
rocheux, près de l’angle ouest de la pièce
(photo).
On suppose que ces poteaux étaient fixés en haut à
une poutre horizontale perpendiculaire à l’axe du levier
et dont les deux extrémités pénétraient
dans les murs de la pièce, pour une bonne stabilité.
Nous avons fait analyser un échantillon de la terre qui se
trouvait au centre de la pièce et qui avait une couleur plus
sombre qu’ailleurs : elle contenait presque deux fois plus de
lipides que les échantillons prélevés ailleurs
dans la pièce.
6. Autres éléments de mobilier
Le saccage dont fut victime cette huilerie lors de l’assaut
militaire complique les efforts d’interprétation du
chercheur : la maison fut incendiée (nombreux charbons et
cendres), les vases furent presque tous brisés et
éparpillés et la maie du pressoir fut même
retournée. Voici malgré tout un bref bilan de nos
découvertes pour le mobilier
(plan détaillé en couleur).
Bois :
Parmi les débris de bois carbonisé, les uns
étaient probablement des planches, d’autres ressemblent
à des poutrelles
(photo).
Il est impossible de dire d’où ils proviennent :
étagère, coffre, banc, porte, poteau, pressoir,
toiture…? L’analyse a permis de reconnaître du
chêne (probablement chêne pubescent) pour tous les
morceaux, sauf un qui est de l’orme champêtre.
Pierre :
On a déjà signalé un boulet de baliste, pesant
5,635 kg et taillé dans un basalte dont l’analyse a
montré qu’il provenait très vraisemblablement
d’Italie. On peut en déduire que c’est une munition
apportée par l’armée romaine.
Nous avons aussi trouvé une vingtaine de galets
(photo),
dont les plus gros (jusqu’à 1385 g) proviennent de la
Durance. Leur usage est difficile à déterminer : les uns
ont pu servir d’aiguisoir ou de polissoir, d’autres de
pierre pour chauffer l’eau (après avoir été
chauffés sur le feu, procédé bien connu dans
l’antiquité), plusieurs ont sans doute servi de pilon,
notamment pour concasser les olives avant le pressurage,
d’autres, très petits, ont peut-être servi de jeton
pour compter ou jouer.
Restes d’animaux :
Ils sont peu nombreux, très fragmentés et difficiles
à identifier ; signalons un petit fragment de corail rouge
(photo) destiné probablement à une parure, 4 dents de porc ou sanglier,
1 dent de chèvre.Fer : (photos)
Nous avons recueilli 45 clous, de 2 à 15 cm de long, dont 10
entiers ou presque ; une lame de couteau avec une partie de sa soie, de
22,5 cm de long ; 2 anneaux brisés ; un système
articulé qui ressemble vaguement à un mors de cheval ;
quelques autres pièces ou fragments peu identifiables.
Plomb :
Signalons principalement une petite pastille, qui a peut-être servi de jeton de compte.
Bronze : il faut mentionner un fragment de petit bracelet, orné de stries
(photo).
Monnaies : nous en avons trouvé trois
(photos):
-
un hémichalque massaliète daté du IIe
siècle avant J.-C. ; droit : tête d’Apollon ; revers
: taureau « cornupète » (= qui charge, la tête
baissée))
- un bronze mal identifiable, qui pourrait bien
être un as semi-oncial, datable des environs de 90 avant J.-C. Ce
bronze n’a pas été trouvé sur le sol mais
quelques centimètres plus haut, dans la couche de destruction ;
il peut avoir été perdu par quelqu’un qui circulait
sur les ruines après la destruction.
- un autre bronze très abîmé.
7. La céramique
En général, nous avons trouvé des tessons
éparpillés, sans possibilité de les assembler pour
reconstituer les objets. Mais nous avons pu quand même identifier
quelques vases et parfois, avec patience, les reconstituer plus ou
moins complètement. Voici les principales découvertes.
a) Fabrication locale, modelée et non tournée : c’est la plus abondante.
---
les doliums : nous en avons identifié 4, incomplets ; le plus
grand mesure 1,47 m de haut et à peu près 1 m de
diamètre, ce qui est considérable
(photos). Ils servaient à stocker toutes sortes de denrées, liquides ou solides.
--- 1 bord de vase en torchis, matériau poreux permettant une certaine aération du contenu.
---
la vaisselle ordinaire : à pâte assez grossière de
couleur grise, noirâtre ou beige, souvent « peignée
», les stries produisant un décor plus ou moins
élaboré. On y reconnaît des couvercles, des coupes,
des pots de différentes dimensions
(photos).
---
une fusaïole, petite masse en forme de toupie percée
verticalement en son centre et qui sert à lester l’axe du
fuseau de la fileuse pour le faire tourner sur lui-même
(photo).
b) Vases importés
: la quasi totalité provient des pays
méditerranéens, ce qui montre que l’économie
d’Entremont était tournée vers ces pays et non vers
la Gaule. Ils sont faits au tour, sauf pour les formes très
particulières.
--- les amphores : nombreux tessons ; nous
avons pu en reconstituer plus ou moins complètement 4, de type
gréco-italique
(photo) ; on a aussi trouvé 3 couvercles d’amphore où est visible l’empreinte digitale du potier
(photo).
--- une grande œnochoé, sorte de broc, d’origine incertaine.
---
la céramique campanienne (région de Naples) : vaisselle
de demi-luxe, recouverte d’un vernis noir brillant,
représentée surtout par des bols et une lampe à
huile
(photos).
--- céramique à pâte claire de Massalia (Marseille).
---
la céramique catalane, représentée surtout par un
vase de type « sombrero de copa », le premier exemplaire
presque entier retrouvé à Entremont
(photo).
Comme l’indique son nom espagnol, il a la forme d’un
chapeau mais à l’envers, presque cylindrique, à
peine évasé, avec un rebord plat et un décor de
bandes peintes de couleur brique.
--- céramique à
paroi très fine, ornée de petites pointes de barbotine
(Italie du nord), probablement coûteuse et plutôt
ornementale à cause de sa grande fragilité
(photo).
---
quelques très rares tessons de céramique « gauloise
», importée de régions situées au nord de la
Provence.
Quelques-uns des objets que nous avons découverts sont exposés au musée Granet, à Aix-en-Provence.
*