Une découverte
exceptionnelle En janvier 2004, la Mission Archéologie de la ville d'Aix-en-Provence, dirigée par Mme Nuria Nin,
découvre les vestiges d'un théâtre romain au quartier
de la Seds. Quelques semaines plus tard, la presse locale
et plusieurs médias nationaux signalent cette découverte
exceptionnelle. Il s'agit en effet d'un très grand
monument, d'un diamètre d'environ 100 mètres. Les
parties les plus hautes ont disparu, mais on a partiellement
dégagé 13 rangs de gradins et des galeries de circulation,
ce qui est comparable au théâtre d'Arles.
Cet édifice aixois date du haut empire romain, il y a
près de 2000 ans.
Ces vestiges ont été miraculeusement
préservés jusqu'à notre époque parce qu'ils
étaient enfouis dans le parc de verdure d'un ancien
monastère. Ce domaine, qui appartient depuis peu à la
ville d'Aix, est en grande partie classé "monument historique"
depuis une quarantaine d'années. En effet, des documents et des
sondages anciens avaient démontré l'existence dans ce
secteur de vestiges romains mal identifiés mais très
importants : une grande colonnade (interprétée
aujourd'hui comme ornement d'une place devant le théâtre),
des débris de colonnes, une grande porte (découverte en
1970 sous le cours des Minimes). C'est là aussi probablement
qu'avaient résidé les premiers évêques
aixois, aux premiers temps du christianisme.
Fouilles du théâtre romain d’Aix-en-Provence,
2004 (photo Charrière)
L'enthousiasme
des Aixois
Après des siècles de destruction de son patrimoine
antique, Aix vient enfin de retrouver le premier héritage majeur
de son lointain passé, elle qui, sous le nom
d'Aquae Sextiae, fut fondée en 122 avant J.-C.,
première ville romaine créée en Gaule. C'est pourquoi
Madame Joissains-Masini, députée et maire d'Aix-en-Provence,
se déclare très heureuse de cette trouvaille et annonce
aussitôt son désir de faire de toute la zone un
parc archéologique.
Cette découverte suscite également un grand enthousiasme
chez les Aixois ainsi que chez tous ceux qui s'intéressent au
patrimoine: 3000 personnes viendront visiter les fouilles lors des Journées du Patrimoine en septembre.
Le
coup d'arrêt donné par le Service Régional de l'Archéologie
Mais ces vestiges sont classés "monument historique" et
l'État est donc tenu de contribuer à leur entretien. Or,
actuellement, l'argent fait défaut. (Il faut savoir cependant
que le coût de ces fouilles a été supporté
jusqu'ici par la ville d'Aix et non par l'État.) Donc, pour protéger
les vestiges, le SRA demande l’arrêt des fouilles en octobre
2004 et leur ré-enfouissement.
La rumeur de cette décision courait en fait depuis le printemps.
Et dès le mois d'avril, l'Association Archéologique
Entremont avait exprimé au Conservateur Régional de
l'Archéologie son hostilité à une telle éventualité. Les
fouilleurs, eux, n'arrivaient pas à croire à une telle
impasse.
L'indignation
du public
Cette décision émeut considérablement l'opinion.
Le quotidien régional La Provence publie en octobre plusieurs
articles sur cette affaire. Constatant l'engouement du
public pour ce théâtre antique et entendant les protestations
qui commencent à s'élever ici et là, le Directeur Régional
des Affaires Culturelles annonce en octobre dans la presse
qu'il n'est question que de "recouvrement partiel".
La
pétition de l'Association Archéologique Entremont
L'Association Archéologique Entremont, peu rassurée, décide d'agir. Après avoir rencontré d'un côté le
Conservateur Régional de l'Archéologie (qui demande le
ré-enfouissement), et de l'autre côté ceux qui y sont
opposés (à savoir les autorités municipales, les archéologues
professionnels de l'Université et du CNRS, plusieurs associations
de défense du patrimoine ainsi que diverses personnalités
aixoises), elle lance, au début de novembre 2004, une
pétition contre le ré-enfouissement.
Texte
de la pétition :
Alertés
de la volonté du Service Régional de l'Archéologie, qui
déclare ne pas avoir les moyens de les entretenir, de
faire ensevelir à nouveau, pour les protéger, les magnifiques
vestiges du théâtre romain d'Aix-en-Provence récemment
découverts sur un terrain classé "monument historique",
les soussignés se déclarent stupéfaits et totalement opposés
à cette décision qui va à l'encontre des intérêts du patrimoine,
du tourisme et de la culture.
Estimant
que ce monument mérite un effort exceptionnel pour mobiliser
les ressources nécessaires, ils demandent très instamment
à Monsieur le Directeur Régional des Affaires Culturelles
de Provence, Alpes, Côte d'Azur d'annuler cette décision
d'enfouissement et de conclure un accord avec la municipalité
d'Aix-en-Provence et toutes les instances concernées pour
continuer et achever les fouilles, puis restaurer et mettre
en valeur le monument selon un calendrier permettant d'étaler
raisonnablement les dépenses sur plusieurs années tout
en assurant la progression régulière des travaux.
En effet, ce monument est non seulement un bien culturel exceptionnel
(on ne découvre pas un théâtre romain tous les
jours !) , mais aussi un atout touristique et donc financier. Et il pourrait même être utilisé, après
restauration et consolidation, pour de petits spectacles
ne nécessitant pas d'aménagement lourd agressif et être
ainsi un monument "vivant". Il ne faut
donc pas perdre de temps, sachant que la fouille complète
prendra plusieurs années, peut-être près de dix.
C'est pourquoi, considérant qu'il faut en effet absolument
protéger les vestiges mis au jour en attendant leur
consolidation, mais que l'enfouissement n'est pas satisfaisant, l'Association
Archéologique Entremont demande l'étude d'un autre
moyen de protection (par exemple un toit provisoire) permettant
d'une part la visite des fouilles en cours par le public,
d'autre part la continuation du travail des archéologues
et la restauration des vestiges, selon un plan budgétaire
étalé sur plusieurs années.
Et l'Association Archéologique Entremont s'engage
à débloquer elle-même un fonds d'au moins 3000 euros.
C'est certes une goutte d'eau, mais elle entend montrer
par ce geste, important pour son budget, qu'elle ne se
contente pas de paroles.
La
DRAC restreint la portée de l'enfouissement
Vers la fin du mois de novembre, la pétition a
déjà recueilli plus de 2500 signatures. Plusieurs
milliers de visiteurs viennent encore voir les fouilles au début
du mois de décembre lors de trois journées "portes
ouvertes". La radio (France Bleu Provence et France Info)
et la télévision (FR3) évoquent à leur tour l'affaire.
Interrogé par les journalistes, le Directeur Régional
des Affaires Culturelles annonce à la radio que cet
enfouissement n'est prévu que pour deux ans.
Une grande
inquiétude persiste
Que faut-il comprendre par "recouvrement partiel" ? Aucune
précision n'est venue expliquer cette formule. Ce qui est
sûr, c'est que le théâtre, s'il est recouvert de
sable, deviendra invisible et inaccessible non seulement au public,
mais aussi aux fouilleurs et aux techniciens de consolidation.
On peut craindre aussi qu'un recouvrement partiel laisse subsister la
plus grande partie de la vaste cavité créée par
les fouilles, que cette cavité se remplisse d'eau de pluie et
que le ramollissement de la terre qui en résultera provoque des
affaissements dans le théâtre.
De plus, si le Ministère de la Culture, qui n'est pas riche,
engage aujourd'hui les dépenses nécessaires pour
rapporter des tonnes de sable sur les vestiges, aura-t-il les moyens de
payer un nouveau dégagement dans seulement deux ans ?
On redoute qu'un tel ré-enfouissement rende le monument
inaccessible pendant trop longtemps. C'est pourquoi
la pétition continue. Au 20 décembre, elle a recueilli
environ 6000 signatures.
Vers
une solution ?
Le 11
janvier 2005, le président de l'Association Archéologique
Entremont rencontre le Conservateur Régional des
Monuments Historiques. La discussion fait émerger une
idée possible de solution : une partie des vestiges serait
enfouie légèrement, une autre partie resterait accessible
au public et aux archéologues pour poursuivre immédiatement
les fouilles; de plus, un musée temporaire des fouilles
du théâtre serait installé en ville, où le public pourrait
suivre l'évolution des travaux au fil des mois et des
années. (Ne pas oublier que la ville d'Aix n'a plus de
musée archéologique : en effet, depuis sa restructuration
complète, le musée Granet n'expose plus son fonds
archéologique, sauf le mobilier d'Entremont). L'Association
Archéologique Entremont propose que ce musée temporaire
soit installé dans l'ancien palais des congrès, rue Maréchal
Joffre.
Résultat
de la pétition
L’hiver est arrivé et les vestiges ne sont toujours pas
protégés. Pendant ce temps, la pétition a
continué et le 03 février 2005, l’Association Archéologique
Entremont remet un premier lot de 9122 signatures
à Monsieur Bredel (D.R.A.C.). D’autres signatures arriveront
jusqu’au 28 février, date de clôture, et ce sont finalement
10836 signatures qui auront été déposées à la DRAC. Ce
chiffre pèse dans la balance et va infléchir les décisions.
Les
décisions ministérielles
Le 11 avril 2005, le Ministre de la Culture et de la Communication
envoie une lettre à M. Michel Pezet, vice-président du
Conseil Général des Bouches-du-Rhône,
délégué à la culture, qui la communique
à l’Association Archéologique Entremont. En voici la retranscription (un petit détail : le ministre
parle de dix gradins; en fait il y en a treize.)
Ministère
de la Culture et de la Communication
11
avril 2005
Le
Ministre
<à> Monsieur Michel Pezet, vice-président du Conseil Général
des B-d-R, conseiller municipal de Marseille, Hôtel du
Département, 52 avenue <de> Saint-Just, 13256 Marseille
Cher
Monsieur le Vice-Président,
Vous
avez bien voulu appeler mon attention sur la découverte
du théâtre antique d'Aix-en-Provence et m'interroger sur
le devenir de ces fouilles.
Je
suis en mesure de vous communiquer les informations suivantes.
Les
investigations archéologiques réalisées en 2004 par le
service archéologique municipal dans le cadre d'une autorisation
de sondages ont permis de déterminer que le monument antique
classé en 1963 est un théâtre implanté à proximité du
rempart antique. La partie explorée a révélé un très bon
état de conservation des dix premiers gradins de pierre.
La partie supérieure du monument, soit environ les deux
tiers, a quant à elle totalement disparu. Le dispositif
de scène n'a pu être caractérisé au cours de cette campagne.
Sur ces vestiges des II-IVe siècles après J.-C. a pris
place un véritable quartier urbain d'époque carolingienne,
qui représente une documentation tout à fait exceptionnelle
sur la "Ville des Tours", peut-être le premier
siège épiscopal, qui fut abandonnée à la fin du Moyen-Age.
Il
a été convenu avec la ville d'Aix-en-Provence, propriétaire
des terrains, que les vestiges mis au jour en 2004 seraient
conservés en l'état dans l'attente d'une prise de décision
quant à l'avenir de ce site. Le dossier devrait être traité
par étapes afin de ne pas engager des actions qui pourraient
s'avérer rédhibitoires pour la conservation des vestiges
ou leur présentation.
Dans
ce cadre, le dossier archéologique constitué en 2004 doit
être complété par une étude architecturale et technique
réalisée par la ville d'Aix-en-Provence et l'architecte
en chef des monuments historiques, en vue d'établir un
diagnostic sanitaire des vestiges et d'évaluer dans quelle
mesure leur exhumation et leur présentation peuvent être
envisagées.
Ces
éléments réunis, une réflexion approfondie devra être
conduite par le Ministère de la culture et la ville sur
les différents projets d'aménagement possibles.
Compte
tenu de l'intérêt exceptionnel de ces vestiges, je souhaite
que les incidences financières, scientifiques et patrimoniales
de chaque option soient examinées de manière approfondie
et que tout projet reçoive l'aval des plus hautes instances
scientifiques et administratives.
Mes
services, tant en administration centrale, à la Direction
de l'architecture et du patrimoine, qu'en région, à la
Direction régionales des affaires culturelles de Provence-Alpes-Côte-d'Azur,
sont à votre disposition pour vous tenir informé de ce
dossier dans le courant de l'année 2005.
Je
vous prie d'agréer, Monsieur le Vice-Président, l'expression
de mes sentiments les meilleurs.
Renaud
Donnedieu de Vabres
Ce qu'annonce la municipalité
Finalement, en décembre 2005, la municipalité
édite un petit prospectus diffusé auprès du public
pour révéler les décisions prises. En voici
l’essentiel.
Les parties
dégagées du théâtre ne seront pas complètement ré-enfouies
sous une épaisse couche de terre, mais protégées par une
toile spéciale "géotextile" et recouvertes selon
les endroits de sable (environ 50 cm) ou de blocs de polystyrène. Au
préalable, les points les plus fragiles auront été consolidés
avec du mortier de chaux. En partie basse, sera installé
un système d'évacuation des eaux de pluie ou de ruissellement.
Ce dispositif de protection restera en place pendant une durée
indéterminée, sans doute bien plus d'un an,
jusqu'à ce que les travaux de consolidation et mise en valeur
définitive soient évalués par les experts et
financés par les diverses parties prenantes .
Pendant ce temps, la municipalité va entreprendre l'acquisition
des terrains alentour nécessaires à une fouille plus
complète et à la mise en valeur des vestiges. D'autre
part, les fouilles doivent reprendre en 2006 sur les parties non encore
dégagées du monument, en priorité le
bâtiment de scène.
À plus long terme, car tout cela exige un budget important, la
municipalité souhaite aménager toute la zone
archéologique pour la visite avec un nouveau musée
archéologique.
L'Association Archéologique Entremont approuve
ce beau projet qui présente un double intérêt,
culturel et économique (par les conséquences
bénéfiques sur le tourisme) et espère
le voir réaliser au plus tôt.
La situation réelle au printemps 2007
Les vestiges du théâtre ont
été recouverts au cours de l'hiver 2006-07 de la
manière prévue indiquée ci-dessus. Mais nous apprenons en juin 2007 que
l'autorisation de reprendre les fouilles a été
refusée par le Ministère de la Culture, au motif que le dossier présenté par
la municipalité n'était pas satisfaisant. Cela retarde beaucoup la reprise des travaux, parce
que la constitution d'un nouveau dossier va prendre du temps.
Et au printemps 2008 ?
Hélas, rien de nouveau à notre connaissance...
ha